On remonte dans le temps pour les amoureux du jardin
Le Jardin Botanique Alpin « La Jaÿsinia », qui s’étale sur un massif calcaire de presque quatre hectares et domine le village de Samoëns, a vu le jour en 1906. Il est l’œuvre de Marie-Louise Cogancq-Jaÿ, célèbre femme d’affaires parisienne, native de la commune en 1838. Cette dernière, ayant brillamment réussi dans le commerce, souhaitait offrir au village natal un atout touristique susceptible d’attirer à Samoëns une clientèle fortunée.
D’un point de vue botanique, le parc a été subdivisé en vingt-sept secteurs de culture, représentatifs des grands espaces montagnards du monde. Des milliers de plants de fleurs, d’arbustes et de baliveaux ont été commandés à des pépiniéristes Suisses et Allemands et mis en culture sur site. D’un point de vue esthétique, la composition de Louis-Jules Allemand illustrait à merveille la sensibilité de la « Belle Epoque » : abandon des formules traditionnelles, attrait pour les formes organiques (Art Nouveau), souci de théâtralisation à travers l’éclairage (peinture impressionniste). Par un beau jour d’été, les couleurs et lumières de la Jaÿsnia devaient être dignes des plus beaux tableaux de Renoir ! Le 2 septembre 1906, tout le Paris mondain se donnait rendez-vous à Samoëns pour inaugurer le Jardin Botanique Alpin. La presse, unanime, célébrait la beauté et l’intérêt du jardin : Madame Cognacq-Jaÿ et Monsieur Allemand avaient réalisé tout simplement… « un chef-d’œuvre ».
Pendant une trentaine d’années, le destin de la « Jaÿsinia » fut intimement lié à celui de la commune, et ses moyens furent souvent limités, tant sur le plan humain que matériel. John Briquet, le directeur du conservatoire botanique de Genève, soulevait le problème de l’immense travail que supposait l’entretien du jardin. Là où une équipe active et compétente aurait été requise, les moyens ne permettaient guère l’embauche que d’un seul jardinier.
La mobilisation de 1914 sonnait le déclin de l’établissement. En l’absence d’employé, le parc retournait à l’état sauvage. Les efforts menés dès 1918 ne permirent pas de faire face à la situation. Le parc alpestre sommeillait, loin de son prestige passé.
A l’aube des années 1930 Gabriel Cognacq, neveu de la fondatrice, a consacré de grands efforts pour redonner ses lettres de noblesse à la « Jaÿsinia ». Par l’intermédiaire de ses relations, il a proposé au Muséum national d’Histoire naturelle de prendre en charge la gestion et le développement scientifique du Jardin Botanique Alpin de Samoëns. En 1936, le conseil scientifique acceptait la proposition, en se faisant garantir la plus grande partie du financement par la Fondation Cognacq-Jaÿ.
L’accueil de professeurs et de chercheurs détachés de ce grand établissement requérait certains investissements. Sur un terrain voisin du parc, on construisit un bâtiment abritant des appartements de fonction, des salles de recherches ainsi qu’un laboratoire de biologie végétale. Pour renforcer l’attrait scientifique de « La Jaÿsinia », Gabriel Cognacq a commandité l’acquisition d’une considérable collection d’herbiers (le grand herbier des plantes d’Europe du général Charles d’Aleizette, dont les planches les plus anciennes remontent à l’Ancien Régime !). A l’occasion de l’inauguration du laboratoire, la commune de Samoëns organisait une grande fête pour remercier la Fondation Cognacq-Jaÿ et souhaiter la bienvenue aux professeurs et aux chercheurs qui prenaient la destinée du parc en main.
Les artisans de la « nouvelle Jaÿsinia » furent Henri Humbert, Camille Guinet et Roger de Vilmorin. De grands noms de la botanique, de la génétique et de l’écologie ont fréquenté le laboratoire, dont ils ont fait le pied-à-terre de leurs innombrables sorties d’herborisation sur les sommets. Sous la houlette du Muséum National d’Histoire Naturelle, la « Jaÿsinia » a vu s’accroître sa notoriété. Les lieux ont accueilli des centaines d’étudiants en botanique et biochimie, qui se sont consacrés à l’étude des gentianacées, des ombellifères, des rhododendrons… L’animation du laboratoire, la présence de tous ces jeunes chercheurs, ont contribué à forger pour Samoëns l’image d’un petit campus montagnard…
Dès les années 1960, le jardin développait sa propre graineterie : ses techniciens allaient récolter des semences de plantes et les proposer aux établissements botaniques aux quatre coins du globe… La « Jaÿsinia », lieu d’observation et de cultures, acquérait la stature de lieu d’échanges.
A l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de la naissance de sa fondatrice (1988), le Jardin Botanique de Samoëns faisait l’objet de nouveaux aménagements paysagers et techniques : ses allées étaient discrètement sonorisées, et un dispositif de mise en valeur lumineuse était installé afin de permettre les visites nocturnes, extrêmement bucoliques, dans le ravissement du jardin.
Texte et photos : Mickaël Meynet